• La Tour Mégarde

    Dans la tour négligée

    Il y a le pas de ronde

    Le bras s’étiole

    qui lève la lanterne

    Ténus

    Les rais de lumière

    Aux poussières dansantes

    Les murs s’épaississent

    Les meurtrières

    S’étrécissent

    L’humidité même se rétracte

    S’effacent,

    Telluriques,

    Les palpitations

    Prennent le champ

    Le silence stérile

    Et les espaces morts

    Sous le linteau

    Plus de tête ne passe

    Dessus lui

    Écrit :

    « Une porte ouverte

    Toutes le sont

    Qui entre ici ?

    Dans quel but

    Qui salue ?

    Pures intentions ? »

    Nul ne sut

    Le noir crû

    Au cœur

    Du bâtiment

    L’oubli

    Les bruits

    Tout se perdit

    Dans le grand blanc.

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    Pierre Soulages
  • Torse-poils

    Torses nus en sueur

    Sur scène

    Des hommes

    S’agitent

    Mesmérisent

    Les frères mâles

    Dans la foule

    Qui les désirent

    Et se veulent

    Eux

    La transe

    Corps battant même rythme

    Punk Rock Hard

    Femmes out

    Regardent dans la faim

    De faire siennes

    Ce qu’elles voient

    Comment s’identifier

    Être eux

    Et seins sortis

    Ainsi que nombril épaules ventre

    Hurler gesticuler enfin

    Elles

    sur scène

    Ensemble

    Projetées

    Non plus rivales

    D’appropriation 

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    Photo Le Musicodrome

  • Sur la grille

    Elle replace le délicat couvercle de la théière

    Il accomode l’assiette pour sa mère

    Elle réussit à trier ses papiers

    Il hésite entre deux pulls auxquels il est attaché

    Eux

    Gens du quotidien

    Par hasard géographique

    Vivent

    Là-bas

    Sur la grille

    Des déplacements

    Et mouvements

    Tactiques

    Prévus

    Par les têtes

    Crânes d’œuf

    Pros

    De géométrie

    Dans l’espace

    Qu’ils mesurent

    À l’aune de règles

    D’acier

    Et découpent

    Avec leurs ciseaux titanesques

    A en devenir moléculaires

    Instruments

    Si démesurés

    Tranchant aussi bien

    Giga que Nano

    La pensée mathématique

    Des serviteurs des Imperator

    met en mouvement

    Les milliards de bras

    De métal de feu

    De pierre de souffle

    De chair

    Les zélotes du calcul

    Emmanché dans le politique

    Autorisent

    Par leur Œuvre

    Et toutes leurs machines

    Et tous leurs mécanismes

    Et toute leur logistique

    Que s’abatte

    Le maillage en lames de rasoir

    Abrasif comme l’acide

    Acéré

    Sur les personnes

    Au pot de porcelaine

    Au chandail tricoté

    Et

    Le cuir des cheveux 

    Le Front le nez les lunettes

    Le cou les épaules le torse

    Le bassin les jambes les pieds

    Sont coupés

    Ainsi que

    La laine du gilet jaune

    Le velours cotelé du pantalon 

    Le cuir marron de la chaussure 

    Le coton du col de chemise

    La basket

    Les petites mains accrochées au chat

    Avant tout cela

    La fenêtre d’Overton

    Déshumanisation animalisation

    A ouvert celle des tirs.

    Coupables par destination

    Les stocks de plans

    Où les têtes la jouent à l’envers de l’endroit de l’envers.

    Ils recelaient celui qui

    S’inscrirait parfaitement

    Sur la ligne

    Stratégique, idéologique,

    Nihiliste

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    Cube (film, 1997)
    film de Vincenzo Natali
  • Petites aiguilles

    Petites aiguilles

    Fichées dans le sol poussiéreux

    La tête vide

    Au milieu des gravats

    Soulevés par l’effondrement

    Dantesque

    Des idoles institutionnelles

    Nous attendons le fil

    Qui traversera le chas

    La seule richesse

    L’unique espoir

    Demeurant

    Le tissage

    La tapisserie

    Chatoyante et nouvelle

    De l’histoire humaine

    Intimement embrassée

    Au règne du vivant

    Ce qui nous lie

    Nous rassemble à nouveau

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    JEAN LURÇAT (1892-1966) & GISÈLE BRIVET (ATELIER)
    Le mangeur d’ombres
  • La Pleureuse

    Tête renversée sur la colonne du cou

    Sa bouche descellée

    Donne voie

    Au Pilier vibratoire

    Du cri planté

    Dans le Gosier

    De la pantelante

    Humanité.

    Ouvert,

    L’accès

    Au gisement

    De l’universel chagrin

    Aux dissociés

    Claquemurés

    Dans le désert blanc

    Des insensibilisés.

    La pleureuse officie

    Pour les mithridatisés.

    Les pleurs chauds

    Emportent

    Les parties mortes

    De l’être ici resté

    Pour que tronqué mais vivant,

    Il expérimente

    Le paradoxe

    D’un nouveau printemps.

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    Des « pleureuses » et « pleureurs » commémorent la mort de Shakespeare à Gdansk, en Pologne, le 23 avril 2016 © Piotr Wittman, Piotr Wittman/AFP

  • Îles Paradis

    L’immobilité rompue

    Libère l’Errante

    Sur les grèves trompeuses de

    La mer des aigreurs :

    Au sucre, au chaud,

    L’acide

    Dispute

    Le corps l’âme de

    Celle qui est

    Vive, encore.

    Il y a loin au rêve,

    Rires et miels,

    Mais

    Bientôt

    – quand même –

    En ces flots désolés,

    L’avènement joyeux

    Des îles Paradis.

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droits)

    David Hockney, The Island, 1971.

  • Petits pyjamas

    Manches de pyjamas

    Par lesquelles se tiennent

    Les uns les autres

    Membranes

    Tissées

    D’us de coutumes.

    Palimpseste des Alliances

    Contractées

    Sous de vastes murs

    Grimés patrimoine

    De la populace

    Qui jadis éventra

    Par le mérite

    Des lignées

    L’entre-soi.

    Quel mirage désormais

    Pour déchirer le cocon

    Amener le triomphe

    Dans les cercles du Siècle

    Du proscrit

    De la perdue

    Du sans code sans bien

    Des Riens souverains ?

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droit)

    Jean de Brunhoff, « Babar ».

  • Quoi

    On vous frappe on vous tape

    Mais cessez de hurler

    Votre geignement criard

    Vrille les oreilles

    Votre égosillement de crécelles

    Victimes, victimes

          Cessez, cessez donc !

    Quoi vous êtes sous la presse hydraulique

    Quoi vous êtes sous le burin

    Quoi on vous a coincées là

    Quoi vous criez

    Quoi votre plainte

    Ressemble à un dégueulis visqueux

    Sortant d’un vieux tube

    Sous la botte

    Quoi c’est vous le tube

    Quoi c’est mon pieds

    Quoi quoi quoi

    Myosotis D’Armanges

    (Texte non libre de droit)

    Chaïm Soutine, La Raie, Musée Calvet

  • Coqs En Pâte et Muses Décharnées

    Sur les plateaux médiatiques

    Squattés par l’idiocratie droitière

    Une femme parfois

    Émaille le chapelet

    Des chroniqueurs

    Bon teint et propres sur eux

    Elle contraste échevelée

    Le corps pétri du tourment

    D’avoir été muse

    Croquée consommée

    Objet de fixations d’abus

    Là pour tonner

    Son droit à exister

    Et déroule une pensée

    Trop souvent frelatée

    Mais courageuse quand même

    De porter son stigmate

    D’être femme

    Au milieu

    Des fort contents d’eux

    Qui ont lutté

    Mais pas pour la légitimité

    D’être

    De leur sexe

    Myosotis D’Armanges

    Edgar Degas, « Répétition d’un ballet sur la scène »

    (Photo et texte non libres de droit)

  • 06/04/2021

    les gens ne sont pas solides
    ils sont poreux et malléables
    agrippés les uns aux autres
    ils dérivent ensemble sans ancrage
    dans l’oubli de ce qui les a constitués
    de leur colonne vertébrale
    mais cramponnés à leurs affects, us et coutumes
    qui ne cessent de muter et de se transmuter
    et l’on arrive loin loin loin des acquis de l’humanisme
    qui ayant disparu en esprit
    est confondu avec le cadavre stérile
    des institutions et vocabulaire
    qui le singent
    mais en ont perdu l’âme
    et il est haï dans un triste contresens
    victime d’une haine usurpée
    même pas fruit
    d’une métonymie

    Myosotis D’Armanges

    (Photo et texte non libres de droit)